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Résumés d’ouvrages traitant de l’aménagement du territoire sous un angle géopolitique (Gouvernance, acteurs, légitimité). Hélène IBANEZ

« Espace et représentations mentales », A. Bailly, in Représentations spatiales et dynamiques urbaines et régionales, A. Bailly, Université du Québec à Montréal, Montréal 1986.

Dans cet article,  l’auteur s’intéresse à l’analyse des processus cognitifs en sciences humaines qui désignent « la représentation des objets et leur transformation en connaissances utiles pour nos jugements et nos décisions ».

Antoine Bailly commence par donner une définition de la représentation qui consiste « soit à évoquer des objets en leur absence, soit, lorsqu’elle double leur perception en leur présence, à compléter la connaissance perceptive en se référant à d’autres objets non actuellement perçus. »

L’auteur se propose  d’effectuer une synthèse des courants de recherche sur les représentations mentales en géographie. Trois courants avec trois thèses différentes sont retenues. Le premier courant considère qu’il existe une réaction homogène des hommes face aux objets selon une normalité prévisible. Dans le second courant, l’individu se représente l’espace qu’il va modifier à travers des filtres sociaux et culturels. L’espace est perçu comme une forme de notre sensibilité. Le dernier courant de recherche est, quant à lui, lié à une conception phénoménologique du monde.

Aux fondements de la première thèse présentée par l’auteur, on retrouve l’environnementalisme, courant dans lequel l’organisation sociale est le produit direct de l’environnement, et  le possibilisme selon lequel l’action de l’homme résulte du choix effectué entre les possibilités offertes par le milieu. Naît alors le « behavior setting » qui constitue une étude de l’espace en tant que territoire représenté et pratiqué par une communauté humaine.

C’est à partir du « behavior setting » que la recherche sur les indicateurs normatifs est mise en place. Il s’agit de dégager un certain nombre d’indicateurs permettant d’évaluer la qualité d’un espace. Ce type de recherche est étroitement lié aux approches quantitatives. Il présuppose que les indicateurs sont les mêmes pour toute une société et donc que les individus réagissent de manière uniforme par rapport à leur milieu. L’auteur pose alors une critique sur ce type de recherche : les critères appliqués de la même manière pour des espaces très différents et les statistiques disponibles manquent de souplesse et ne sont pas toujours adaptées aux problèmes étudiés.

La seconde thèse présentée par l’auteur est beaucoup plus centrée sur l’interprétation du vécu des habitants et est liée à une géographie subjective, dérivant de la géographie culturelle. Cette géographie subjective ne se contente pas d’interpréter les paysages, mais souhaite comprendre comment les hommes se les représentent. Cela permet la mise en place d’une évaluation de la satisfaction spatiale dans laquelle les indicateurs physiques sont complétés par des indicateurs subjectifs. Ainsi, la compréhension de l’environnement objectif ne suffit plus pour comprendre la satisfaction des habitants et leurs réactions font appel à des situations individuelles.

La dernière thèse développée par l’auteur a pour fondement théorique la phénoménologie de l’espace, un courant philosophique essentiellement porté par Kant et qui traite du rapport de l’être au monde. Il s’agit alors « [d’interroger] les individus sur leur vécu spatial pour révéler leurs tensions, leurs désirs et l’intériorisation de leur vécu ». Les représentations mentales expliquent la sensibilité au lieu et la pluralité des sociétés. Il s’agit de déceler les expériences vécues grâce à des données individuelles et subjectives seulement.

La phénoménologie laisse progressivement place à une géographie humaniste qui met en rapport l’homme, sa sensibilité, son expérience de l’espace et sa culture avec son appréhension du monde vécu. Une dialectique intériorité – extériorité est alors mise en place : l’intériorité de l’homme permet de comprendre son appréhension de l’extériorité, soit le milieu.

Pour conclure, Antoine Bailly explique que ces trois courants de recherche, bien que très différents, ont permis de faire progresser la géographie de représentations qui nous aide à mieux comprendre « les idéologies spatiales, les conflits spatiaux et leurs connotations symboliques ».

Résumé d’ouvrages traitant de l’aménagement du territoire sous un angle géopolitique (Gouvernance, acteurs, légitimité). Hélène IBANEZ

Géopolitique de l’aménagement du territoire, P. Subra, Armand Colin, Paris, 2007

En introduction, Philippe Subra présente deux crises qui ont touché la France récemment : les grands mouvements de protestation concernant la disparition des services dans les espaces ruraux et la crise des banlieues. Dans les deux cas, l’auteur explique qu’il s’agit en réalité d’une crise du modèle d’aménagement du territoire français qui prend la forme d’une « fracture nationale » et d’une crise politique alimentée par des crises locales. Cependant depuis 2005 et le référendum sur l’Union Européenne, le lien entre les Français et le monde politique semble se retisser. À l’occasion de la campagne présidentielle de 2007, l’aménagement est à nouveau au cœur des préoccupations. On assiste à une territorialisation du débat avec comme question centrale la crise de certains territoires. L’auteur parle alors des « candidats des territoires victimes ».

Dans le même temps, les identités collectives sont de plus en plus complexes. Alors que sur un territoire national unifié, les clivages étaient constitués par les classes sociales et les différences générationnelles, ces repères identitaires ont disparu progressivement et ont été remplacés par un morcellement des identités territoriales. La solidarité entre classes sociales s’est effacée pour laisser place à un risque d’égoïsme territorial.

Dans la suite de son introduction, l’auteur aborde le problème de la démocratie participative. En effet, il s’agit d’une question centrale dès que l’on parle d’aménagement du territoire. Là encore, la campagne de 2007 introduit une nouveauté : la démocratie participative devient une proposition venant du haut puisqu’elle est portée par la candidate socialiste. Elle est aussi élargie à de nouveaux thèmes et généralisée. Même si la victoire de la droite y met un coup d’arrêt, rien n’est définitif.

Philippe Subra poursuit son propos en présentant les nouvelles contestations auxquelles sont confrontés les projets d’aménagement dans les pays développés. Certains projets cristallisent les contestations et il s’agit d’une réalité durable. Ce phénomène introduit la question de « l’acceptabilité sociale » des projets. Il n’existe plus « d’ingénieur roi », le feu vert ou au moins la neutralité de l’opinion est nécessaire. La montée des contestations en aménagement correspond à une crise politique longue débutée dans les années 70 et qui se manifeste périodiquement. Le problème est avant tout celui de la coexistence d’un héritage passé avec de nouvelles expériences. Si cette crise prend des formes sociales, économiques et culturelles, elle est avant tout politique et géopolitique. Des usages concurrents apparaissent en fonction d’intérêts particuliers et les différentes représentations du territoire pèsent de plus en plus lourds. La question est à la foi celle du rôle de l’Etat  et de ses pouvoirs et celle de l’appropriation du territoire (qui aménage ? pour qui ?). L’association d’une dimension conflictuelle au territoire en tant qu’espace approprié confère à l’aménagement un aspect géopolitique et plus seulement technicien. Il y a une nouvelle prise en compte des acteurs. Enfin, pour Philippe Subra la contestation et les conflits liés à l’aménagement posent surtout la question de l’intérêt général. Cette notion, à la fois politique et philosophique, permet à l’aménagement du territoire de passer outre la notion de propriété privée. Sans accord minimal sur l’intérêt général, aucun aménagement n’est possible. Cependant, cette notion n’est pas immuable et c’est aujourd’hui son contenu qui pose problème. Elle est renvoyée à ce qu’elle a toujours été : une notion contingente, une représentation au service d’une politique particulière qui marque un rapport de force. Philippe Subra en parle comme d’une « victime collatérale de la crise politique ». Le système d’aménagement français est donc confronté à un défi de grande ampleur.

Dans un premier chapitre, Philippe Subra nous présente une genèse de la crise politique qui touche actuellement la France et nous montre le développement de la contestation des projets d’aménagement. En effet, jusqu’à la fin des années 60, le modèle français était efficace et de nombreux grands projets ont été réalisés sans rencontrer d’obstacles. Ceci était rendu possible par deux paramètres : le consensus des acteurs sur les objectifs de l’aménagement et le rôle dirigeant exclusif de l’Etat. Ces deux paramètres qui relèvent respectivement du système des représentations et du système d’acteurs se renforçaient mutuellement. Le rôle de l’Etat était consolidé par le caractère consensuel de l’aménagement et cela lui permettait d’imposer une vision unilatérale du bien commun. Cette situation a surtout été expérimentée à l’époque du gaullisme. Cependant, ce modèle connaît aujourd’hui de vives critiques dans son contenu  puis dans ses méthodes : on observe un glissement de la contestation du contenu vers les pouvoirs qui le mettent en oeuvre. L’Etat est affaibli car il se désengage et son rôle est de plus en plus contesté. Dans le même temps, de nouveaux acteurs apparaissent, forts d’une nouvelle légitimité politique comme l’UE, les collectivités locales ou même les associations et les grandes entreprises.

C’est à partir des années 70 que la contestation des projets d’aménagement intervient. Philippe Subra décèle une filiation avec mai 1968, sans pour autant que celle-ci soit évidente. En effet, c’est le caractère symbolique de ces premiers grands conflits (centrale de Plogoff et générateur Superphénix) qui les rattachent à 1968 et à sa contestation de l’Etat policier, dans la mesure où ces deux équipement représentent le complexe industrialo militaire. Ces conflits posent, pour la première fois, la question du territoire et de son usage. Selon l’auteur, ils sont une occasion d’exprimer une nouvelle perspective politique pour ces anciens militants « orphelins d’une révolution manquée ». Dans les années 1980, les conflits se généralisent. Ils s’étendent à de nouveaux territoires moins remarquables et à de nouveaux projets qui ne sont plus symboliques. On assiste à une banalisation des conflits, signe finalement d’une appropriation. La contestation des projets d’aménagement s’ancre dans les pratiques sociales.

Dans la seconde partie de ce premier chapitre, l’auteur revient sur les facteurs qui expliquent la généralisation des conflits d’aménagement. Dans un premier temps, la crise économique des années 1980 a un impact considérable puisqu’elle entraîne des crises locales graves, notamment dans les bassins industriels qui connaissent alors une forte mobilisation pour le maintien des activités. La question du devenir politique du territoire est alors posée. Par ailleurs, une concurrence entre les territoires d’installe alors dans ce contexte de crise économique où chacun doit savoir se vendre. Dans le même temps, la prise de conscience écologique joue un rôle important puisqu’elle s’oppose à la logique de développement induite par la crise économique. Le rôle politique des écologistes ne cesse de s’amplifier et les connaissances scientifiques sur l’environnement sont de plus en plus grandes.

Un autre facteur de la montée des contestations en aménagement du territoire est la crise de la légitimité de l’Etat qui, selon l’auteur, « fait partie d’un phénomène plus large de crise politique et du mode de la démocratie représentative ». Ce phénomène est commun à tous les pays développés, mais il existe une spécificité française : la crise de la légitimité de l’Etat est alors accompagnée d’une crise de la légitimité des élus et des élites politiques mais aussi techniques et scientifiques qui portent les projets d’aménagement. Ces derniers sont alors discrédités.

Philippe Subra nous présente aussi les transformations sociologiques ayant un impact sur la montée de la contestation en aménagement. En effet, la croissance en nombre des classes moyennes et supérieures, l’augmentation du nombre de diplômés des cycles supérieurs et le meilleur accès à l’information permettent de constituer un nouveau groupe d’acteurs qui a les moyens financiers, culturels et intellectuels de s’engager dans ce type de lutte. Leur motivation est aussi différente. Leur attachement au patrimoine, à la qualité de vie ou à la préservation des paysages est plus grand. Ces nouveaux acteurs sont surtout un moteur auquel s’associe d’autres habitants. On note une forme d’hégémonie de leurs idées et de leurs pratiques. Par ailleurs, la mobilité accrue modifie le rapport au territoire et donc la perception de l’espace. De nouvelles pratiques comme la périurbanisation apparaissent. On voit se développer une nouvelle conception de ce qu’est la Nature. Les résidences secondaires se multiplient et ces habitants occasionnels ont un rapport fort avec le territoire qui devient un nouveau référent affectif. Enfin, le nombre de ménages ayant accès à la propriété augmente. Dans ce cas, la portée des projets d’aménagement s’intensifie car toute dégradation de l’environnement engendre une dévalorisation du bien patrimonial. Tous ces paramètres sont autant de bonnes raisons pour ces nouveaux acteurs de s’impliquer dans les conflits liés à l’aménagement du territoire.

Enfin, le territoire proche est un enjeu de plus en plus conflictuel, notamment en ce qui concerne l’espace rural soumis à deux logiques différentes. Deux types de populations, les ruraux et les néo-ruraux, y cohabitent avec des représentations du territoire opposées et directement liées à leur appartenance sociale. Ce sont deux représentations de la Nature qui s’affrontent et correspondent à deux usages différents de l’espace rural : l’un récréatif avec une fonction résidentielle et l’autre productif engendrant possiblement des nuisances pour les néo-ruraux.

Enfin, Philippe Subra conclut son chapitre en donnant une typologie des différents types de conflits d’aménagement du territoire. En effet, il existe trois grandes figures de conflits que l’auteur analyse en détail dans la suite de son ouvrage  : l’aménagement menacé (lorsque les acteurs luttent pour préserver un aménagement ou une activité en place), l’aménagement convoité (lorsque deux territoires entrent en conflit pour obtenir un aménagement ou lorsque plusieurs acteurs luttent pour obtenir le contrôle sur un projet d’aménagement) et l’aménagement rejeté  (lorsque les acteurs locaux luttent pour obtenir le retrait d’un projet sur le territoire qu’ils occupent).

Dans le second chapitre de son ouvrage, l’auteur revient en détail sur les caractéristiques  des conflits d’aménagement menacé. Philippe Subra distingue deux types de crises qui entraînent une lutte pour la préservation d’un aménagement. D’une part ce qui est communément appelé la désertification des campagnes et qui correspond à une rationalisation des services publics, engendrant une disparition de ceux-ci dans certaines zones rurales. Les élus luttent alors contre ce qu’ils considèrent être une menace de mort pour leur territoire. Deux éléments sont essentiels dans ce type de mobilisation : la force des représentations et la notion d’intérêt général. Les représentations ont une importance cruciale qu’elles soient inconscientes ou tactiques. L’emploi des termes de « mort » ou de « désertification », la personnification de l’équipement relèvent d’une tactique mais sont aussi révélateurs de la situation telle qu’elle est vécue. Ce sont des angoisses qui parlent contre une logique de rationalisation des services et un aménagement conçu de manière statisticienne. Ceci explique que les combats soient plus vifs lorsqu’il s’agit d’équipements symboliques comme les maternités (représentant la vie), l’école ou la Poste (emblèmes du service public français). Ces conflits fédèrent toute la population et les élus locaux, toute tendance politique confondue. L’intérêt général, quant à lui, est à double tranchant et peut être utilisé par chacune des parties. On assiste à l’affrontement d’un intérêt général national contre un intérêt général local. On voit alors la malléabilité du concept.

Le second type de crise présenté par Philippe Subra est la perte des activités industrielles dans certaines régions, entraînant la fermeture d’usines et la perte massive d’emploi. Dans ce deuxième cas, la lutte de la population est moins importante, une certaine résignation s’installe. Les mobilisations ne sont fortes que lorsque l’identité du territoire ou de la communauté est mise en cause par la fermeture d’une entreprise traditionnelle implantée depuis longtemps ou lorsque l’ensemble du territoire et des activités économiques sont touchés, suite à la fermeture de l’usine. Globalement, il faut que la disparition de l’activité signifie la mort du territoire  sur le plan identitaire ou sur le plan économique. Ce type de conflit fédère largement et, là encore, les rivalités locales sont mises entre parenthèses. La grille de lecture de ces conflits est simple : il s’agit d’un « nous » qui englobe le territoire et ses acteurs, contre « eux ». L’Etat est, à la fois, coresponsable et médiateur. Il existe un phasage dramaturgique du conflit et tout se passe donc très vite. Chaque partie a tout intérêt à frapper fort. On voit apparaître un phénomène de localisme où l’intérêt d’un très petit territoire est défendu face à l’intérêt national. Cela pose alors la question d’un droit moral à conserver une activité aux dépens de la collectivité nationale. L’aménagement doit-il être pensé en terme de justice, et surtout à quelle échelle géographique ?

Dans le chapitre suivant, Philippe Subra explicite la notion de l’aménagement convoité et revient sur les caractéristiques des conflits qui lui sont liés. En effet, la lutte des territoires à l’échelle mondiale ou internationale pour l’implantation de grands équipements ou l’organisation de grandes manifestations comme les jeux olympiques et ou les compétitions sportives internationales (coupe du monde de football, coupe d’Europe,…) est un phénomène bien connu. Cependant, il existe aussi à l’échelle locale et touche des infrastructures variées comme les équipements sportifs, les infrastructures de transport, l’annexe d’un musée prestigieux, les nouveaux locaux d’une administration publique, soit tout équipement susceptible de créer des emplois en nombre important ou de modifier l’image d’un territoire dans un sens positif. Dans ce cas, et particulièrement pour ce qui touche à des infrastructures publiques, l’Etat n’est plus un soutien mais un arbitre. Ce type de conflit ne provoque pas de manifestation populaire. En revanche, comme dans les conflits d’aménagement menacé, on retrouve le même front uni dans le système d’acteurs. La situation est d’ailleurs délicate pour les opposants politiques qui, en cas de victoire, ne retirent aucun bénéfice mais doivent tout de même afficher leur soutien. En effet, un soutien trop timide les feraient passer pour des acteurs « jouant contre leur camp », le territoire formant ici un camp auquel on doit s’identifier et avec lequel il faut être solidaire. Seuls les projets pour lesquels les retombées environnementales seraient nuisibles et dont les retombées économiques sont incertaines peuvent connaître une forte opposition.

Dans une seconde partie de ce chapitre, Philippe Subra s’intéresse à un deuxième type de conflit lié à l’aménagement convoité. Dans ce cas, les acteurs d’un même territoire entrent en conflit pour prendre le contrôle d’une opération d’aménagement prévue ou envisagée. La localisation n’est plus ici en cause, mais le contenu lui-même. L’aménagement du territoire apparaît  comme un moyen pour modifier les rapports de force, conquérir un électorat ou, dans le cas des entreprises, pour valoriser son patrimoine économique. Pour le milieu associatif, c’est aussi une occasion d’imposer une autre politique d’aménagement jugée plus proche des besoins de la population, d’une partie de la population, ou même d’une communauté. Dans ce cas, la dimension géopolitique est évidente et tient du rapport de force politique qui s’installe. Ces conflits sont généralement intenses car ils finissent par révéler ceux qui contrôlent le territoire, ceux qui décident. Il s’agit bien là d’une question de pouvoir et de prise du contrôle. Bien que les débats aient lieu en public, la population est la grande absente de ce type de conflit qui se joue à un autre niveau. Elle n’est présente qu’à titre d’arbitre ou d’enjeu puisque les différents acteurs tentent d’obtenir son soutien ou de prouver qu’ils l’ont déjà acquis, pour accroître leur légitimité.

À travers les différents exemples qu’il expose dans cette seconde partie, Philippe Subra montre l’importance des représentations dans ce type de conflits. En effet, qu’elles relèvent d’une réalité ou qu’elles soient fantasmées, ces représentations influencent le contenu souhaité par les différents acteurs et constituent ainsi une partie des fondements de leur opposition. Elles permettent de construire le projet qu’ils vont défendre. Les acteurs  soutiennent d’autant plus ardemment un projet qu’il correspond à la représentation consciente ou non qu’ils se font d’un territoire.

Dans les deux chapitres suivants, l’auteur présente le dernier type de conflit d’aménagement du territoire, l’aménagement rejeté. Ce type de conflit correspond globalement aux luttes environnementalistes et au phénomène Nimby. Cette dernière expression est, à l’origine, utilisée par les sociologues américains, mais le phénomène a progressivement fait son apparition en Europe. Il diffère des grands mouvements écologiques car les acteurs sont des habitants lambda qui n’ont pas forcément de préoccupations écologiques. L’opposition à l’aménagement ne se fonde pas sur son principe mais sur sa localisation, en fonction des nuisances qu’il induit. Le phénomène Nimby  relance la conflictualité : comme il ne s’agit pas d’une opposition idéologique, tous les territoires sont susceptibles d’être touchés, même les plus petits ou les moins remarquables. On assiste alors à une banalisation du conflit. Par ailleurs, tous les équipements sont susceptibles d’être contestés, ce qui pose la question de   « l’acceptabilité sociale » des équipements.

Le conflit Nimby comporte un handicap majeur : il est considéré comme égoïste et remet en cause la notion d’intérêt général. Cependant, les choses sont plus complexes dans la réalité. Dans l’idée, le mouvement Nimby s’oppose aux mouvements écologistes qui défendent l’intérêt général, les acteurs et les motivations diffèrent largement. Pourtant, dans les faits, une convergence objective s’opère assez facilement, les deux mouvements ayant besoin l’un de l’autre : les riverains occupent le terrain et assure, sur place, le relais technique pour les écologistes ; en contrepartie, ces derniers légitiment la lutte des riverains. Les écologistes ont souvent du mal à mobiliser, notamment lorsqu’ils ne défendent pas un mode de vie traditionnel ou un paysage remarquable ayant une valeur identitaire. Ils perdent alors l’appui de la population qui s’intéresse peu à la défense d’un écosystème ou de la biodiversité. Trois types d’opposition leur sont alors offerts : la lutte juridique (économe en temps et en argent), la recherche d’un grand allié extérieur (ministre, président…)  ou le changement d’échelle qui permet une mobilisation à l’échelle nationale ou internationale. Cette dernière option nécessite d’imposer une série de représentations qui tendent à démontrer que le territoire en question est unique.

Les mouvements de protestation de la population et des écologistes sont parfois efficaces mais, le plus souvent, les projets aboutissent  après avoir été retardés.

Lors de ces conflits, deux logiques différentes et deux conceptions du territoire  s’affrontent. La première, celle des maîtres d’ouvrages, vise à développer le territoire et considère que le fait d’y implanter un équipement va lui permettre de rester dans la course. La seconde , celle des écologistes et des riverains, est défensive. Le territoire est envisagé comme un espace naturel et un cadre de vie. Dans tous les cas, il est  important d’affaiblir l’argumentaire de la partie adverse en entrant sur son terrain. Pour ceux qui soutiennent le projet d’aménagement, il s’agit  de démontrer que les nuisances sont limitées, alors que, pour les opposants, il faut minimiser la portée des retombées économiques. Le but de chacun est  de se présenter comme le défenseur de l’intérêt général et le porteur du projet le plus raisonnable et le plus équilibré.

Philippe Subra note aussi un développement de la contestation de type nimby, conséquence d’un  changement de la représentation face à certains équipements, notamment les autoroutes, qui ne sont plus perçues comme porteurs de développement mais comme facteurs de nuisances et de pollution. L’ensemble des représentations négatives, de plus en plus fortes, concernant certains aménagements engendre un accroissement de la conflictualité. Le second facteur important dans le développement des contestations est constitué par les caractéristiques du territoire. Le conflit est en effet produit par la rencontre d’une infrastructure et d’un territoire particulier. L’analyse du contexte local apparaît alors indispensable pour les maîtres d’ouvrage, s’ils veulent anticiper un potentiel conflit. Enfin, la place de l’acteur est centrale puisqu’il construit l’enjeu du conflit ou du moins le révèle comme tel.

Par ailleurs, les conflits d’aménagement rejeté peuvent aussi se traduire par une lutte entre les territoires, par exemple lorsqu’il s’agit de décider de la localisation d’un nouvel aéroport, d’une nouvelle autoroute, ou de tout autre équipement dont les retombées positives auront un large rayonnement alors que les nuisances seront limitées au territoire de la commune où il est implanté. Philippe Subra parle alors de territoires gagnants contre territoires perdants. Le plus souvent c’est la ville centre qui retire la majorité des bénéfices alors que les nuisances sont concentrées sur les communes périphériques qui accueillent l’équipement, sans pour autant en retirer des aspects positifs. Il s’agit essentiellement de détourner les nuisances d’un territoire donné.

La fin du 5ème chapitre est consacrée à la loi SRU ( loi de solidarité et de renouvellement urbain). Cette loi qui fixe à 20% le nombre minimal de logements sociaux dans les communes de plus de 3500 habitants qui appartiennent à une agglomération de plus de 50 000 habitants est une spécificité française. L’auteur montre comment la contestation engendrée par ce texte participe du phénomène Nimby.

Enfin, les deux derniers chapitres de cet ouvrage sont consacrés aux lois françaises qui ont favorisé le débat public autour des projets d’aménagement puis à la question de l’intercommunalité en France. Ces deux chapitres sont essentiellement focalisés sur des spécificités françaises et apparaissent peu en lien avec notre travail.

LA GOUVERNANCE URBAINE DANS LE NORD-PAS-DE-CALAIS(Essai).

Hélène Ibanez : 3ème année de licence de Géographie et d’Aménagement du Territoire, La Sorbonne Paris.

POSTURE

Ne connaissant que très peu le Nord-Pas-de-Calais, la perception que j’ai de cette région est faite d’images et d’idées issues de différents domaines. L’évocation du Nord-Pas-de-Calais m’inspire plusieurs angles d’approche très distincts qui dépendent de mon histoire personnelle, de ma culture, de mon éducation et de ma formation. La première approche que j’ai eue de cette région est d’ordre sociopolitique. Le Nord est d’abord, pour moi, et depuis longtemps, symbole du travail ouvrier, bastion du socialisme, ancienne terre minière en reconversion plus ou moins difficile. Les termes bastion (ce qu’il faut défendre) et symbole (ce qui nous représente) ne sont pas utilisés au hasard : c’est ceux que j’ai entendu et je les sais empreints de subjectivité, voire d’émotions. Il s’agit bien ici d’un vocabulaire partisan qui, à lui seul, tend à exagérer certains traits et à effacer certaines caractéristiques au profit d’une idéologie. Avec cette approche, le Nord semble plus industriel qu’il ne l’est réellement et certainement aussi plus traditionnel, tant le socialisme souvent en quête d’identité cherche, à travers des images et des symboles, à se raccrocher à son passé.Cette vision du Nord-Pas-de-Calais, conditionnée par mon éducation est contrebalancée par une autre approche, tout aussi incomplète. En effet, j’ai étudié cet espace sous l’angle de la géographie régionale dans le cadre de cours de commentaire de carte topographique (carte de Valenciennes et du littoral de Boulogne-sur-Mer). La géographie régionale prend peu en compte les aspects socio-économique et politique et le commentaire de carte insiste essentiellement sur les aspects physiques et les phénomènes visibles dans l’espace : même si il ne s’agit pas d’une simple description, la partie de compréhension est restreinte car elle dispose de peu d’éléments. Est surtout absente la comparaison, ce qui empêche toute contextualisasion. D’autre part, dans le cadre de cet exercice, seule la partie française de la carte est à commenter, ce qui empêche de penser les relations frontalières et européennes. Cette formation me donne donc une représentation mosaïque, voire morcelée, de la région qui devient un agencement d’espaces ruraux et urbains sans lien les uns avec les autres.
Enfin, des cours d’urbanisme m’ont permis de découvrir Lille. Un voyage scolaire en 2003 dans cette ville ne me laisse que peu de souvenirs, hormis les édifices des deux gares de Lille-Europe, frappant par sa modernité et Lille-Flandre, beaucoup plus classique.
Finalement, ce sont surtout les aspects socioéconomiques et culturels qui sont particulièrement absents de la vision que j’ai du Nord. De nombreux ouvrages évoquent « les gens du Nord » (La France les 26 régions, sous le dir. de J.C. Boyer) : cette expression ne recouvre, pour moi, aucune réalité. Les représentations, faites d’images et de clichés, me semblent entièrement fausses mais  elles ne sont ni contrebalancées, ni remplacées par des images que je puisse juger proches de la réalité.
Le Nord-Pas-de-Calais m’apparaît donc tour à tour comme un bastion, image d’une idée plus que d’un espace géographique et comme une région mosaïque, accumulation d’espaces sans hommes et sans histoire.

CONTRE POSTURE

A l’issue du stage de terrain dans le Nord-Pas-de-Calais, plusieurs éléments de ma posture de départ se trouvent fortement modifiés. Dans un premier temps, mon éducation m’avait inciter à construire une image très symbolique du Nord. Il s’agissait pour moi d’un emblème de l’industrialisation et de la culture ouvrière. Certes, ces éléments sont présents et tout à fait visibles : le nord est sans aucun doute une région industrielle avec une histoire très marquée par les questions ouvrières. Cependant de fortes disparités géographiques apparaissent et des réalités nouvelles se dessinent.
En effet, le Nord apparaît comme une région en mutation rapide. Nous avons pu, au fil de notre séjour, observer à quel point l’enseignement supérieur se développe. La qualité des infrastructures universitaires, mais aussi les nouveaux domaines et les nouvelles techniques d’enseignements, présents à Lille particulièrement, donnent une autre image de la région. Celle d’un espace qui assume sa reconversion. En géographie particulièrement, l’enseignement supérieur a une vocation pratique au niveau local. On note une réelle interaction entre la recherche universitaire et les politiques publiques d’aménagement. Certes, ces éléments n’effacent pas le passé du Nord, et les images des mines et des corons trouvent toujours une résonance, tant le paysage est marqué de façon durable par cette histoire, cependant une nouvelle culture se construit et se traduit par une approche nouvelle des paysages.
La problématique de l’aménagement est donc primordiale dans le Nord-Pas-de-Calais. Or depuis la fin du XXème siècle, une nouvelle notion, la gouvernance, a sensiblement changé les perceptions quant à la gestion des territoires. Cette idée semble centrale dans les grands projets d’aménagement. Ainsi, j’ai choisi d’étudier cette notion, à travers plusieurs exemples de projets d’urbanisme, à Lille et Valenciennes. Il s’agit ici de mettre en valeur la modernité de la région Nord face à ces questions. Souffrant d’une image ternie par les crises, le Nord-Pas-de-Calais acquiert un dynamisme nouveau, à travers une évolution efficace des modes de gestion de son territoire. Sous l’angle de la gouvernance urbaine que nous définirons dans une première partie, nous étudierons la communauté urbaine de Lille et son fonctionnement d’une part puis le projet du pôle Synéo à Valenciennes d’autre part, pour mettre en évidence les éléments de modernité et même d’avant garde dans les logiques d’aménagement de la région Nord.

I.    QU’EST-CE QUE LA GOUVERNANCE URBAINE ?

L’idée de gouvernance urbaine participe de la notion plus générale de gouvernance, apparue au cours des vingt dernières années et encore mal définie. Pour comprendre cette idée et ses implications pratiques pour la gestion urbaine, il nous faut d’abord comprendre le contexte de son apparition et la manière dont elle s’applique à l’urbain.

A.    NAISSANCE DU PRINCIPE DE GOUVERNANCE

Pour appréhender le concept de gouvernance, il est important de comprendre qu’il est apparu en lien avec un contexte historique et social, et surtout, en réaction contre ce qui est alors appelé une crise de la gouvernabilité. En somme, la gouvernance fonctionne comme une réponse à un problème qui se pose aux Etats modernes. Bien souvent, les différents auteurs qui cherchent à définir cette idée, ont des explications divergentes quand aux raisons de cette crise de la gouvernabilité.
Cependant, tous sont d’accord sur un point, si l’État classique était capable de gouverner seul et de gérer l’ensemble du territoire il y a un ou deux siècles encore, ce n’est plus le cas aujourd’hui. La gouvernance est avant tout une réponse à l’affaiblissement des États souverains. Pour certains, cet affaiblissement est perçu comme une conséquence direct de la mondialisation des économies, qui introduit nécessairement l’acteur privé dans la gestion des affaires. Une part importante de ce qui façonne le territoire échapperait donc progressivement au secteur public, alors incapable de gouverner seul.
Dans d’autre cas, la gouvernance est perçue comme une réaction à un processus de fragmentation des sociétés, des activités et de l’espace qui mettrait à mal la gouvernabilité des Etats. Cette fois-ci, c’est la multiplication des interlocuteurs et des systèmes lors des prises de décisions qui entrainerait l’incapacité à gouverner correctement.
Dans les deux cas le même constat est fait : l’État, et ses institutions, ne peuvent plus décider seuls. Qu’ils entrent en scène par le biais de la mondialisation ou de la fragmentation, de nouveaux acteurs doivent être pris en compte.
Si l’origine de la notion de gouvernance est assez facilement identifiable, la définition du terme  lui même est beaucoup moins aisée. Les réalités qu’il recouvre sont variées. D’une manière générale, la gouvernance constitue un rééquilibrage entre la place prise par les différents acteurs, publics et privés, dans la gestion des états, de l’économie, des régions, et des communes. Il s’agit d’introduire de nouvelles politiques de gestion associées à des méthodes nouvelles. Cependant, celles-ci prennent des formes différentes selon l’échelle géographique et les institutions auxquelles ce principe est appliqué. De ce fait et pour plus de lisibilité, nous nous intéresserons uniquement à la gouvernance urbaine dans le cadre de cette étude. Il nous faut donc comprendre pourquoi le principe de gouvernance s’applique tout particulièrement au cadre urbain.

B.    POURQUOI UNE « GOUVERNANCE URBAINE » ?

En étudiant le principe de gouvernance, on remarque que celui-ci s’applique particulièrement au niveau urbain. C’est à cette échelle qu’il apparait, à la fois nécessaire et assez bien observable. La nécessité d’introduire la gouvernance dans les villes, soit une meilleure prise en compte des différents acteurs dans leur gestion, nait principalement de la décentralisation qui apparait en France dans les années 1980. En effet, dès lors les villes et les autres institutions locales sont dotées de plus de pouvoirs, mais aussi confrontées à des responsabilités nouvelles. Or, ces institutions ne sont pas toujours en mesure de résoudre seules les nouveaux problèmes qu’elles rencontrent. D’une part, ceux-ci dépassent souvent le cadre du territoire d’action prédéfinie (cadre de la commune) et d’autre part, les moyens financiers et techniques nécessaires ne sont souvent pas alloués aux communes.
Parmi ces nouvelles responsabilités qui incombent aux villes, se trouve celle de l’aménagement du territoire urbain. Or, cet espace s’avère de plus en plus étendu. Le phénomène d’extension des villes, qui se caractérise par une perte d’habitants des centres au profit des banlieues et de l’espace rural alentour, engendre un débordement de l’aire urbaine, et donc de l’espace où le gouvernement d’une ville doit agir, hors du cadre institutionnel figé de la commune. De ce fait, lors de l’élaboration d’un projet d’aménagement, pour qu’il soit cohérent et qu’il prenne en compte l’espace réel de la ville, l’espace vécu comme urbain, les acteurs sont nécessairement multipliés. Les différentes communes de l’aire urbaine doivent être associées. Il s’agit bien ici du concept de gouvernance.
Par ailleurs, le problème de l’aménagement des villes est de plus en plus prégnant et ce pour deux raisons essentielles. D’une part, l’accélération de la mondialisation, qui n’est plus seulement économique, mais aussi spatiale et culturelle, renforce la place des villes dans la géopolitique mondiale. Le phénomène de métropolisation engendre non seulement un partenariat privilégié entre les grandes villes, parfois plus qu’entre les Etats eux-mêmes, mais il accentue  aussi la concurrence entre celles-ci. La ville se doit donc d’avoir des infrastructures solides et une organisation efficace. D’autre part, la ville, acteur économique et mondial important, connaît des mutations rapides dans ses fonctions. La tertiarisation s’accentue dans les centres où l’industrie imbriquée dans le tissu urbain tend à disparaitre. Un problème de reconversion se pose alors aux gouvernements urbains. Ce phénomène est particulièrement prégnant à Lille et dans le Nord-Pas-de-Calais en général.
Ainsi, la gouvernance urbaine semble étroitement liée aux problématiques de l’aménagement du territoire. Il est donc important d’étudier les implications de ce principe dans la construction des projets d’aménagement des villes.

C.    LES IMPLICATIONS DANS LA GESTION DES VILLES

Le principe de gouvernance est en lien avec de nouvelles méthodes de gestion des villes. La liste de ces méthodes n’est pas exhaustive, mais celles que nous nous proposons de présenter ici semblent les plus intéressantes pour la suite de notre étude sur le Nord-Pas-de-Calais.
Dans un premier temps, on observe que la gouvernance s’accorde avec l’intercommunalité. En effet, comme nous venons de le voir, la notion de gouvernance permet d’acter la multiplication effective des acteurs lors de la construction d’un projet d’aménagement et prône surtout un rééquilibrage entre eux, et une cohérence dans la gestion urbaine. C’est ce que permet l’intercommunalité. Celle-ci est servie par différents types d’organisations : les syndicats de communes à vocation unique (créé en 1890), les syndicats à vocation multiple (créé en 1959), les communautés de communes, d’agglomération ou urbaines (créées en 1992 et 1999). L’intercommunalité répond au problème de la fragmentation spatiale qui était mise en exergue lors de la naissance de l’idée de gouvernance. Il s’agit de réunir des communes trop nombreuses et trop petites sur le territoire français, et d’obtenir une véritable cohérence spatiale afin d’aménager et de penser efficacement le territoire. Par ailleurs, l’intercommunalité introduit une association contractuelle entre les différentes communes. C’est certainement ce dernier point qui apparaît le plus important dans notre étude. Lorsque l’on veut penser le gouvernement des villes de manière moderne, l’idée d’un contrat s’impose rapidement. En effet, celui-ci à l’avantage de permettre une cohérence durable entre les acteurs et des partenariats multiples, non plus fondés uniquement sur des considérations de personne ou de couleur politique (données importantes au niveau locale), mais sur un projet dont les objectifs sont définis à l’avance. Enfin, l’intercommunalité peut aussi permettre un rééquilibrage en terme de fiscalité et de financement. Ce point sera développé à travers l’exemple lillois en seconde partie.
Comme nous l’avons vu, la gouvernance urbaine prône la prise en compte d’acteurs nouveaux dans la gestion des villes, et surtout de la société civile. De ce fait, elle favorise le partenariat public privé qui apparaît comme une donnée essentielle dans l’élaboration des projets urbains. Ce partenariat permet non seulement de répondre aux exigences d’intégration de la société civile et des citoyens aux projets urbain, afin de réduire la fragmentation sociale. Il permet aussi de répondre aux déficiences techniques des institutions publiques dans certains domaines. Il s’agit de mettre en valeur et de profiter des compétences des acteurs de la société civile dans un domaine donné. Le partenariat est mis en place de manière conjoncturelle : on fait appel aux professionnels en fonctions des compétences et des besoins. Cette nouvelle méthode de gestion accompagne l’idée nouvelle que les politiques et les décisionnaires ne sont pas nécessairement formés pour faire face, seuls, à toutes les problématiques modernes que connaissent les villes. Là encore l’idée de contrat est essentielle.
Enfin, le marketing urbain est un volet important de la gouvernance. Si depuis longtemps, le marketing est présent lors de la construction d’un projet d’aménagement, celui-ci prend une place nouvelle et plus importante. Il n’intervient plus seulement à la fin du projet, il est intégré en amont dès le début de sa construction. Penser la ville c’est aussi vendre la ville. Il s’agit de répondre à la concurrence accrue entre les villes que nous avons évoqué plus haut. Étant donnée la place nouvelle prise par le secteur privé, notamment au niveau du financement, un projet solide et cohérent est aussi un projet qui pourra être rentable et attirer des investissements. Le markéting urbain permet de penser l’aménagement de manière durable et viable. Assurer la pérennité d’un projet c’est surtout assurer son financement. Cette question sera abordée de manière plus complète à travers l’exemple de la station d’épuration de Valenciennes.

II.    LILLE – MÉTROPOLE : UN MODÈLE DE GOUVERNANCE URBAINE ?

La région Nord-Pas-de-Calais est marquée par une forte urbanisation, constituée essentiellement par l’imposante conurbation Lille – Roubaix – Tourcoing. Cette unité urbaine polynucléaire est constituée d’une multitude de communes, aujourd’hui réunies en une communauté urbaine : Lille – Métropole.  Nous étudierons donc cette organisation, son fonctionnement, ses actions dans l’aire urbaine et ses choix d’aménagement sous l’angle de la gouvernance urbaine. Il s’agit ici de comprendre en quoi Lille – Métropole est un outil d’aménagement et de gestion de la ville répondant au principe de gouvernance.

A.    HISTOIRE ET FONCTIONNEMENT DE LA COMMUNAUTÉ URBAINE

Créée en 1967, la communauté urbaine de Lille a la particularité d’avoir été imposée par l’Etat, contrairement à la grande majorité des formations intercommunales qui sont mises en place par les responsables locaux. En effet, sans intervention étatique la création de Lille – Métropole, aurait posée de nombreux problèmes. L’importance de l’aire urbaine, regroupant cinq villes – centres importantes et  une multitude de petites communes, pose le problème de la diversité des acteurs et des responsables politiques. Comment 85 maires ayant des opinions politiques différentes auraient-ils pu s’accorder pour mettre en place une communauté urbaine si importante ? De forts clivages apparaissent entre les grandes communes de gauche, des communes plus petites très marquées à droite et de petites communes rurales sans affiliation politique mais plutôt orientées vers le centre-droit dans les faits. Si on ajoute à cela les dissensions entre les personnes qui prennent une part non négligeable, on comprend aisément que la mise en place d’un tel regroupement  nécessitait une impulsion extérieure. La création de cette communauté urbaine apparaissait d’autant plus importante que l’aire urbaine est vaste, polynucléaire et surtout en pleine reconversion. Les friches industrielles se multiplient à Lille, Roubaix et Tourcoing et Les projets d’aménagement ont besoin d’un outil efficace pour gagner en cohérence. C’est ce que permet dès sa création, Lille – Métropole. La notion de gouvernance urbaine est sous-jacente dans cette construction politique, même si le terme n’est à l’époque pas encore clairement défini. On prend conscience de la fragmentation administrative de l’espace, alors que celui – ci constitue une entité qu’il est nécessaire d’aménager de façon cohérente et de penser comme un tout. Certes, la création autoritaire de communauté urbaine ne semble par correspondre à la gouvernance qui prône souvent des méthodes et des cadres plus souples, cependant le contexte particulier, notamment économique, explique la nécessité de cette intervention étatique forte. Par ailleurs, le cadre institutionnel de Lille – Métropole n’est pas figé et il évolue vers cette plus grande souplesse. Ce sont les différents présidents de la communauté urbaine qui ont permis cette orientation, à l’aide de méthodes très différentes.
Nous évoquerons ici, uniquement les deux dernières présidences de la communauté urbaine, celle de Pierre Mauroy et celle de Martine Aubry. Ces deux personnalités ont contribué d’une manière très différente au développement de Lille – Métropole. Leur manière d’utiliser le cadre institutionnel relève de conceptions différentes voire opposées. Pendant près de 20 ans, Pierre Mauroy maintient une réelle cohésion au sein de Lille – Métropole, du fait notamment de sa personnalité. Décrit comme un homme à l’écoute, doté d’un grand sens politique, il sait se faire apprécier et dépasser les clivages politiques et les conflits de personnes. Le problème de la présidence se pose lorsqu’en 2008, Martine Aubry remplace Mauroy à la tête de la communauté urbaine. Au contraire de son prédécesseur, la nouvelle secrétaire du parti socialiste a la réputation d’être peu conciliante et surtout beaucoup moins appréciée au sein de Lille – Métropole. Visiblement consciente de ce handicap d’image, Aubry choisi une formule très différente pour présider la communauté urbaine. Elle choisit, assez habilement, la solution contractuelle. Ne pouvant, comme Pierre Mauroy, rassembler autour de sa personne, elle décide de fédérer autours de projets dont les objectifs sont définis à l’avance et autour d’un PLU intercommunal (Plan Local d’Urbanisme). La forme contractuelle impulsée par Martine Aubry répond au concept de gouvernance et dénote d’une culture politique nouvelle et différente de celle de Mauroy. Cette solution a l’avantage indéniable d’être durable puisqu’elle ne repose par sur les personnalités mais sur les projets eux-mêmes.
Comme nous l’avons déjà évoqué, la communauté urbaine est en charge des projets d’urbanisme et d’aménagement, elle est capable de les mettre en place surtout car elle peut en assurer le financement. Nous avons vu en première partie le problème qui se posait aux institutions locales, en charge de nouvelles responsabilités depuis les lois de décentralisation, mais sans forcément disposer des moyens financiers nécessaires. La communauté urbaine, financée essentiellement par la taxe professionnelle permet un rééquilibrage entre les différents espaces qui la composent. Bien évidemment, la taxe professionnelle n’est pas équivalente partout, et elle est plus importante dans les espaces les plus dynamiques. Au contraire, les espaces en difficulté disposent de moins de ressources. La communauté urbaine, qui réunit des quartiers et des villes très variés, permet de faire profiter aux espaces en difficulté des projets d’aménagement et de reconversion nécessaires.
Ainsi l’action de Lille – Métropole est particulièrement importante dans les domaines de l’urbanisme et de l’aménagement. Nous étudierons donc ce point à travers l’exemple de deux projets mis en place par la communauté urbaine : le VAL et le projet « habitat – patrimoine ».

B.    LE VAL : UN PROJET NOVATEUR

Mis en service en 1983, le VAL (véhicule automatique léger) est particulièrement intéressant du point de vue de la construction du projet. Suite au dépôt d’un brevet technique portant sur l’automatisme d’un métro, la communauté urbaine de Lille met au point un concours international pour la mise en place d’un projet de transport urbain dans l’agglomération. D’une part, les éléments novateurs de la recherche technique sont immédiatement mis au service de l’aménagement du territoire. D’autre part, la forme du concours permet de stimuler l’innovation et révèle une volonté de faire appel aux talents de la société civile. C’est le projet de la société Matra qui est finalement retenu. Le projet du VAL est lancé en 1971 ; entre 1974 et 1977, le tracé des 3 premières lignes est adopté. Aujourd’hui le VAL ne comporte que 2 lignes, la première relie directement le centre de Lille à l’université située à Villeneuve-d’Ascq. Même incomplet, le métro lillois apparaît comme un outil efficace de l’organisation urbaine. Surtout il est un symbole du renouveau lillois : il est le premier métro automatique du monde et le plus long réseau utilisant cette technologie. Suite à la mise en place de ce projet, l’agglomération lilloise apparaît comme une ville dynamique, capable de mobiliser sur son territoire les technologies les plus novatrices. Cette d’image n’est pas anodine dans une région en reconversion, souvent mal perçue. L’idée de gouvernance urbaine est ici présente avant l’heure : en effet la volonté d’utiliser dès son brevetage une nouvelle technologie et d’en saisir immédiatement les opportunités, ainsi que la mise en place d’un concours révèle une grande confiance des dirigeants lillois dans la société civile. C’est ce travail en partenariat qui permet cette avance prise par Lille sur les autres villes. La métropole lilloise rentre dans le jeu de la concurrence interurbaine et se place en bonne position pour ses infrastructures de transport. Cependant, la mise en place du VAL pose aussi un certain nombre de problèmes. D’une part, les coûts du métro lillois s’avèrent supérieurs à ceux annoncés et le projet des lignes 3 et 4 doit être abandonné et remplacé par des lignes de tramway directement connectées au VAL. D’autre part, le trajet de la ligne 1 bis (correspondant à la ligne 1 actuelle) va engendrer de nombreux débats. Arthur Notebart, président de la communauté urbaine et maire le Lomme fait dans un premier temps voter la liaison directe de sa ville au centre de Lille. Cependant, les maires de communes plus importantes, opposés à ce projet, reprennent le contrôle politique de Lille – Métropole. Le tracé de la ligne 2 est à nouveau modifié et elle doit, comme cela était  initialement prévu, relier Lille à Roubaix et Tourcoing. Ainsi, les intérêts des dirigeants de la communauté urbaine, souvent très liés à leur ville, apparaissent contradictoires. Surtout, les communes de l’aire urbaine peuvent encore être perçues comme concurrentes, ce qui empêche de penser Lille – Métropole comme une unité cohérente.

C.    « HABITAT – PATRIMOINE » : UN PROJET DE RÉNOVATION URBAINE

Initié en 1997, le projet habitat – patrimoine a pour but de favoriser la réhabilitation des bâtiments de certains quartiers de Roubaix, Tourcoing et Wattrelos. Pour cela, la communauté urbaine propose des aides et des financements aux propriétaires qui décideraient de réhabiliter leurs logements selon des normes définies à l’avance. Ce projet permet de valoriser le bâti en milieu urbain, d’harmoniser le paysage urbain et de travailler sur l’image de certains quartiers en difficulté. Par ailleurs, la SEM ville renouvelée en charge du projet, acquiert des logement délabrés, les rénove afin qu’ils répondent aux normes de sécurité et de confort définies, puis les met en vente. Il s’agit d’attirer de nouveaux investisseurs dans des quartiers jusque là délaissés. Plusieurs points de ce projet sont intéressants pour notre étude. En effet, celui-ci a été confié par la communauté urbaine, à une société d’économie mixte, la SEM ville renouvelée. Ceci illustre le principe du partenariat public – privé que nous avons déjà évoqué. La SEM ville renouvelée se définit comme un « opérateur de développement local au service des collectivités ». Son capital est détenu à 64,17% par les collectivités locales dont 31,13% pour la seule communauté urbaine de Lille qui est ainsi l’actionnaire majoritaire. Plusieurs entreprises privées sont également actionnaires, comme DEXIA et la Caisse d’Epargne de Flandre. Ce système permet de réunir les financements nécessaires à la réalisation des projets d’urbanisme sur l’agglomération lilloise, tout en assurant un contrôle constant de la communauté urbaine. Là encore la forme contractuelle est mise en avant. La société d’économie mixte est aussi un premier pas vers une relance des investissements privés qui font défaut dans certains quartiers de l’agglomération. Les entreprises privées peuvent investir de manière sûre et restreinte pour commencer (les investissements privés sont à hauteur moyenne de 5% par entreprise). Ce système permet ainsi de regagner la confiance des investisseurs.
En effet, il s’agit aussi ici de « vendre la ville ». Le markéting urbain et très présent dans ce projet et il intervient surtout sur le plan de la lisibilité de ce plan d’urbanisme. Il s’agit avant tout par un travail de communication, d’inciter les bailleurs privés et les propriétaires à entreprendre les travaux de réhabilitation nécessaires, mais aussi d’attirer de nouveaux investisseurs, condition essentielle au succès du projet « habitat – patrimoine ». Des efforts considérables ont donc été fait sur ce point avec la création d’un site internet (cf. page d’accueil ci-dessous) entièrement dédié à cette mission d’urbanisme.

Page d’accueil du site internet « habitat-patrimoine.org »

Page d'accueil du site internet
Source :habitat-patrimoine.org

Comme nous pouvons le voir sur la page d’accueil ci dessus, le site internet est divisé en trois grandes sections : l’une destinée à la présentation globale du projet, la deuxième dédiée aux propriétaires souhaitant profiter des aides proposées par la SEM ville renouvelée, et la troisième destinée aux investisseurs. Bien organisé, maniable et clair, ce site apparaît comme un bon outil de communication. Plusieurs plans téléchargeables au format A4, comme celui visible en page 13, présentent de manière détaillée les quartiers concernés par l’opération. Ceux-ci permettent une meilleure lisibilité du projet et mettent en valeur la cohérence de la mission d’urbanisme de la SEM ville renouvelée. Un tel déploiement d’outils de communication est assez rare dans le domaine des plans d’urbanismes pour être souligné. L’accent est très clairement mis ici sur la lisibilité, la transparence et la cohérence du projet. On pourrait même parler en un sens d’une vocation pédagogique du site internet.
La encore, le principe de gouvernance urbaine est très présent, tant au niveau du financement du projet que de sa construction.

Plan du centre ville de Tourcoing mentionnant les bâtiments concernés par le projet « habitat–patrimoine »
Plan du centre ville de Tourcoing
Source :habitat-patrimoine.org

Le markéting urbain est un point non négligeable de la gouvernance puisqu’il permet d’attirer des investisseurs mais aussi la réappropriation de la ville par les citoyens.
Cette idée est particulièrement présente dans la construction du projet Synéo à Valenciennes, que nous étudierons en troisième partie.

III.    SYNEO : PÔLE D’EXCELLENCE DU DÉVELOPPEMENT DURABLE

Depuis plus de 5 ans, les dirigeants du SIAV (syndicat intercommunal d’assainissement de Valenciennes) réfléchissent au déplacement de la station d’épuration de Valenciennes vers les marais de l’Epaix. Le projet a connu des évolutions considérables, et c’est en juin 2007 que le pôle d’excellence du développement durable, Synéo, voit officiellement le jour. Par plusieurs aspects ce projet est particulièrement intéressant dans le cadre de notre réflexion sur la gouvernance urbaine. Nous étudierons cette notion à travers trois points essentiels : le fonctionnement du SIAV et de l’association Synéo mise en place pour la réalisation du projet d’une part, le markéting urbain d’autre part, et enfin la conception du projet à travers le système des assemblées générales.

A.    LE SIAV ET L’ASSOCIATION SYNEO

Le projet Synéo est initié par le SIAV, un syndicat de communes à vocation unique qui regroupe sept communes de l’agglomération Valenciennoise. Il s’agit donc d’un outil de l’intercommunalité. L’agglomération de Valenciennes comporte aussi une communauté d’agglomération regroupant 35 communes, Valenciennes – Métropole. Elle correspond à un EPCI (Établissement Public de Coopération Interurbaine, loi Chevènement de 1999), et est créée en décembre 2000. Plusieurs éléments expliquent que l’assainissement de l’eau ne soit pas pris en charge pas la communauté d’agglomération de Valenciennes. En effet, très tôt, la gestion des ressources en eau potable à une échelle intercommunale apparaît comme une nécessité. De ce fait, le SIAV est bien plus ancien que la communauté d’agglomération. Lorsque le ou les cours d’eau qui servent à l’approvisionnement en eau d’une ville traversent plusieurs communes, celles-ci sont de fait, extrêmement dépendantes les unes des autres quant à la gestion de l’eau potable. Une action en amont d’un cours d’eau a toujours une influence sur les communes en aval. D’autre part, l’eau potable est une ressource de première nécessité qu’il est très important de gérer efficacement. Ainsi, dès la création des syndicats intercommunaux à vocation unique en 1890, ceux-ci sont constitués autour de problématiques récurrentes qui sont dans la plupart des cas, la gestion de l’eau et les transports. Par ailleurs, les communes du SIAV ne sont pas les même que celles de Valenciennes – Métropole. La Sentinelle (adhérente au SIAV), ne fait pas partie des 35 communes de la communauté d’agglomération de Valenciennes. En effet, les communes adhérentes au SIAV sont très logiquement réparties le long de l’Escaut. Il est aussi intéressant de noter que le syndicat intercommunal gère lui même la collecte, le traitement et l’acheminement de l’eau. Il s’agit du système de régie qui s’oppose au système de délégation de service public (DSP). Ces deux modes de gestion font aujourd’hui débat : Certains sont partisans d’une gestion de l’eau placé sous le contrôle total des institutions locales, d’autre soutiennent la DSP qui permet de profiter des savoir faire du secteur privé. Valenciennes fait très clairement le choix du contrôle complet des ressources en eau.
Cependant, la création de l’association Synéo (octobre 2007), en charge du projet de pôle d’excellence associée à la nouvelle station d’épuration, témoigne d’une volonté d’aller vers un partenariat public – privé. Synéo réunit des partenaires publics (centre hospitalier de Valenciennes, lycée horticole, université de Valenciennes, les villes adhérentes au SIAV) et privés du milieu associatif (AFPA, ACRSV,…) et du monde de l’entreprise (groupe Suez, EDF, Coexia). La forme associative est ici intéressante puisque contrairement à une société d’économie mixte (cf. projet urbain de Lille), elle n’implique pas que les partenaires détiennent une partie du capital, il peut en effet s’agir de membres bienfaiteurs (don sans retours) comme le sont le SIAV, le groupe SUEZ ou le groupe Bouygues. Il serait tout à fait naïf de penser que ces dons sont désintéressés. Il n’y a en effet pas de retour direct en liquidités, mais un bénéfice non – négligeable en terme d’image et de communication pour tous ces groupes. Tout au long de l’élaboration du projet, puis au sein du pôle Synéo, dès sa mise en place achevée, leur nom apparaîtra en permanence.
De ce fait, le markéting urbain prend une place toute particulière dans le projet du pôle Synéo.

B.    LE MARKÉTING URBAIN

Bien plus que dans le projet « habitat – patrimoine », le marketing urbain joue un rôle essentiel au sein du pôle Synéo. Dans le cas de Lille – Métropole, il s’agissait avant tout d’un effort de communication et surtout de lisibilité du projet. Attirer des investisseurs impliquait que le projet soit intelligible pour les particuliers. Au contraire, comme nous pouvons le voir sur le graphique ci–dessus, les membres du projet Synéo sont à 37% des entreprises (contre moins de 20% pour le projet « habitat – patrimoine »). Par ailleurs, ces entreprises sont pour la plupart de grands groupes industriels, associés en amont du projet. Ces données changent nécessairement la conception du marketing urbain.

Diagramme des membres actifs de Synéo, classés par catégories
Diagramme des membres actifs de Syneo
Source : www.polesyneo.eu

Le problème n’est donc plus celui de la lisibilité, mais de la visibilité. D’une part, les entreprises qui participent au projet doivent le faire savoir ; d’autre part, Synéo, défini comme un pôle d’excellence écologique, doit s’imposer auprès du public pour résister à la logique de concurrence entre les villes et leurs projets.
Plusieurs outils sont alors mis en place pour favoriser la communication autour du projet : powerpoint disponible sur internet, plaquettes imprimées et même support audiovisuel (films et DVD édité en 2008). La stratégie est ici tout à fait différente de celle du projet « habitat – patrimoine » : la présentation du projet est très axée vers l’esthétique (couleurs bleues et vertes dominantes), les mots – clés s’enchaînent, au risque d’une perte de sens. Comme on le voit ci dessous, les graphiques et les illustrations se substituent souvent au discours lui-même. Ce sont les stratégies de la publicité qui sont ici utilisées, avec notamment la présence de phrases d’accroches (vignette 2).

Vignettes extraites de la présentation du projet Synéo
Vignettes
Source :www.polesyneo.eu

La trame graphique, réalisée par  l’entreprise Keeo, est elle aussi très travaillée : la préférence pour les courbes (ovales, cercles et rectangles aux coins arrondis) est très nette, exception faite de la phrase d’accroche, qui se veut justement percutante. Ces formes ont un aspect plus rassurant que les angles, or c’est précisément cette image maternelle qui est traditionnellement associée à la nature. Le travail sur la perception et l’image est donc essentiel ici. Cependant, la profusion des animations entraine une réelle perte de sens. Les schémas (vignette 4 notamment) sont parfois peu lisibles, et même incompréhensibles.
Pourtant, les supports internet, audiovisuels, et graphiques ne sont pas les seules techniques de communication qui entourent le projet Synéo. Un système, à la croisée entre marketing urbain et association des citoyens au projet, apparaît bien plus efficace : il s’agit des Assemblées Générales qui ont élaboré le projet Synéo.

C.    LE SYSTÈME DES ASSEMBLÉES GÉNÉRALES ET LA CONCEPTION DU PROJET

Le projet Synéo a été conçu avec la participation de nombreux acteurs. Plusieurs étudiants de la Sorbonne ont imaginé des projets d’aménagement des marais de l’Epaix qui doivent actuellement accueillir le projet de pôle d’excellence de développement durable. Leurs réflexions ont abouti à la création d’un pôle associant station d’épuration, parc d’activité, des infrastructures culturelles et pédagogiques, des bureaux et des entreprises. Une grande partie de leur travail à porté sur la création d’un site propre et durable intégrant des technologies nouvelles. La protection de l’environnement s’est vite imposée comme une priorité et la notion d’écopôle se place au cœur du projet. La réflexion sur les matériaux utilisés dans la construction des différentes infrastructures a été très importante, ainsi que celle portant sur les énergies renouvelables intégrées au projet : la station d’épuration doit en effet produire en grande partie l’énergie consommée. Le partenariat avec le milieu universitaire a donc permis de mobiliser des technologies nouvelles au sein d’un projet avant-gardiste.  On retrouve ici la même logique que pour le VAL, la recherche de la compétitivité et de l’excellence technique et technologique passe par un partenariat avec le milieu universitaire.
Le projet Synéo a donc été conçu à partir de la réflexion des étudiants de la Sorbonne, au sein d’assemblées générales. Ce système est particulièrement intéressant pour notre étude puisqu’il a permis d’une part des partenariats multiples entre différents acteurs issus de milieux variés (universitaire, communication, entreprise, politique…). Après la mise en place d’une Assemblée générale constitutive, 5 ateliers de travail sont mis en place et permettent de porter la réflexion sur des points importants de la réalisation du projet : le financement, la communication, les initiatives (la possibilité d’expérience similaire à celle de synéo), la transversalité (réflexion portant sur les activités nouvelles liées au développement durable pouvant être mises en place le long de l’Escaut), et enfin la gouvernance. La division du projet en grands axes, confiés à des personnes compétentes relève de la gouvernance puisqu’il s’agit de considérer et d’utiliser tous les savoir faire. Par ailleurs, un atelier « Gouvernance » portant sur la conception du projet est mis en place. La notion est manifestement intégrée et revendiquée tout au long de la construction du pôle Synéo. La modernité et l’excellence passent ici par une manière nouvelle de penser un projet d’aménagement. La gouvernance est un outil qui permet de ne pas avoir une simple approche linéaire du projet (le seul déplacement de la station d’épuration et sa modernisation), mais une approche plus systémique (un projet intégrant autour d’une station d’épuration moderne, une grande variété d’activités, orientées vers le même principe de développement durable).
Enfin, le système des assemblées générales permet d’associer les citoyens au projet. La réflexion étant ouverte à tous, ceux ci s’engagent activement autour de la conception de synéo. D’une part, cette idée est très importante dans la notion de gouvernance : gérer autrement la ville, c’est aussi associer les habitants. D’autre part, cela permet de regagner en lisibilité, ce qui faisait défaut dans le markéting urbain. Ces assemblées générales sont peut être plus efficaces du point de la communication que l’ensemble des documents audiovisuels et internet mis en place. La visibilité sur la forme est associée à un vrai discours sur le fond.

CONCLUSION :

A travers cette étude de la gouvernance urbaine dans la région Nord-Pas-de-Calais nous avons mis en valeur la modernité de ces espaces et de leur gestion. Par la mise en application de nouvelles méthodes de gestion, les projets urbains gagnent en efficacité. La mise en place de partenariat public – privé et d’outils d’aménagement efficaces tels que la communauté urbaine de Lille ainsi que la réorientation vers des formes d’association contractuelles, permettent une gestion plus rationnelle de la ville. Le Nord-Pas-de-Calais s’oriente alors peu à peu vers l’excellence en terme d’aménagement urbain. La prise en compte de ce que P. Veltz appelle « une économie d’archipel », apparaît ici primordiale. La région Nord s’intègre bien dans la métropolisation mondiale, en mettant en avant un réseau urbain bien structuré et efficacement organisé. Les villes du Nord, et particulièrement Lille deviennent, des vitrines de la modernité et de l’innovation dans la région. Le phénomène est à ce point prégnant que Lille semble de moins en moins associée au Nord dans les représentations collectives et de plus en plus assimilée à une métropole européenne.

SOURCES

SITOGRAPHIE :

•    Centre de documentation de l’urbanisme, www.cdu.urbanisme.equipement.gouv.fr, notes de synthèse gouvernance et gouvernance urbaine, 11/05/09.

•    CNRS, www.cnrs.fr, rubrique presse, article « Du gouvernement des villes à la gouvernance urbaine », 11/05/09

•    Habitat patrimoine, www.habitat-patrimoine.org, 20/05/09

•    Communauté urbaine de Lille, www.lillemétropole.fr, rubriques communauté urbaine, aménagement et déplacements, 20/05/09.

•    SEM ville renouvelée, www.semvr.fr, rubrique « Qui sommes nous ? », 21/05/09.

•    Pôle Synéo, www.polesyneo.eu, rubriques présentation, organisation, documentation, ressources financières, 01/06/09.

•    SIAV, www.siav.fr, rubriques historique, les communes, notre rôle, 01/06/09.

BIBLIOGRAPHIE :

•    Jouve B, La gouvernance urbaine : nouvelle catégorie d’action des politiques publiques, publications de l’UNESCO.
•    Veltz P, Mondialisation, villes et territoires : l’économie d’archipel, PUF, 1996.
•    Mattei M.F., Pumain D., Données urbaines vol 2, 4 et 5, Economica, 2007.