« Le patrimoine industriel, pourquoi faire? », Bergeron L. et Dorel-Ferre G. in Le patrimoine industriel, un nouveau territoire, Editions Liris, Paris 1996.
Dans ce chapitre, l’auteur s’interroge sur la conservation du patrimoine industriel et sa mise en valeur dans les pays développés.
La conservation du patrimoine implique une prise de conscience de sa valeur. La société doit souhaiter sa permanence. Or, le cas du patrimoine industriel est problématique de ce point de vue. D’une manière générale, la population prend peu la défense de ce type de monument. À part les spécialistes de l’archéologie industrielle et les professionnels de l’aménagement, seule une petite minorité considère les anciennes infrastructures industrielles comme des éléments patrimoniaux. Cette minorité est généralement emprunte d’une culture industrielle. En témoigne la valorisation des anciennes mines dans le Nord de la France, qui a été initiée par d’anciens ouvriers.
Par ailleurs, le patrimoine industriel pâti d’une image très négative, notamment lorsque l’on parle de friches. Les autres termes employés pour d’autres sites désertés sont bien plus positifs.
Le patrimoine légué par l’industrialisation est immense, cependant, il est irréaliste de vouloir tout conserver. Une opération de tri, de choix, donc de discrimination est alors nécessaire. Ce type de question s’est déjà posé en France avec les biens de l’Eglise pendant la Révolution Française. L’utilisation de ce patrimoine déchu et immense par la taille et le nombre des biens pose alors problème car son maintien n’est plus conforme au nouvel ordre territorial et administratif. Même si les destructions sont nombreuses, le plus souvent de simples changements de fonctions sont opérés. Les critères retenus pour la conservation semblent avoir été ceux de l’espace, la solidité et la magnificence.
Le leg de l’industrie est au moins aussi immense et la question de son utilisation se pose à nouveau.
Une certaine prise de conscience de la valeur du patrimoine du XIXe siècle s’est opérée avec la création du musée d’Orsay.
Cependant, les monuments industriels ne peuvent être traités comme les autres monuments historiques. En effet, ce sont des constructions finalisées, de taille imposante et avec des localisations spécifiques. Cela suppose beaucoup d’entretien d’où la tentation de figer ces structures dans des musées. Ce type d’aménagement est d’ailleurs au centre des politiques de tourisme industriel.
Dans une seconde partie, l’auteur donne différents exemples de musées créés dans d’anciens édifices industriels qui ont été une réussite. Parmi eux les Forges de Buffon, l’éco musée de Fournies, le musée des sciences et des techniques de Catalogne qui a la particularité d’être un musée en réseau.
Pourtant, tous les monuments industriels ne peuvent être transformés en musées. Certains de ces bâtiments sont situés dans les centres des villes. Ils sont insérés dans le tissu urbain et ne peuvent êtres laissés à l’abandon, non seulement dans un souci de préservation du patrimoine mais aussi parce qu’il est moins onéreux de réhabiliter ces édifices que de les détruire pour construire du neuf.
L’auteur donne alors deux exemples de projets de réhabilitation d’anciens bâtiments industriels en projets multifonctionnels qui ont été un succès en France.
A Lille, la fermeture de l’usine Le Blanc laisse disponible un édifice immense, tout en longueur, réparti sur quatre étages avec 4m de haut sous les plafonds à proximité du centre ville.
L’office HLM lance alors un concours pour définir un projet de réhabilitation. Le projet retenu contient 108 logements, dont 6 ateliers d’artistes et 20 chambres étudiantes, des petits commerces et un café au rez-de-chaussée, une bibliothèque pour enfants, des bureaux et un théâtre. D’anciens composants ont été récupérés pour créer des bancs publics (poutres), les machines ont été traitées comme des sculptures.
Le succès est réel, mais il y a un problème d’intégration car l’espace industriel autour n’a pas subi le même traitement.
En Alsace, à Elbeuf, l’ancienne usine Blin et Blin est une friche industrielle de 20000m2 achetée par la ville. Là encore, les bâtiments sont situés à proximité immédiate du centre ville. Des logements HLM, un supermarché, un café, une bibliothèque et des commerces ont été construits sur l’espace ainsi libéré. Grâce à la volonté politique de l’équipe municipale, ce projet rencontre un réel succès du fait de sa bonne intégration dans l’espace qui l’entoure.
Différents exemples moins spectaculaires existent également. Dans ces projets de réhabilitation, l’ancienne fonction des bâtiments est plus ou moins gommés. Certains types d’adaptation ne sont pas possibles partout, notamment concernant les bureaux ou les infrastructures publiques. En effet, cela suppose qu’il y ait une demande des administrations, des entreprises et de la population. Enfin, il apparaît étonnant que peu de réhabilitation pour créer des établissements d’enseignement aient eu lieu, compte tenu de la forte demande pour ce type d’infrastructure.
Enfin, l’auteur présente deux exemples ( à Neisiel avec Nestlé et à Montrouge pour l’usine de Gaz avec Schlumberger industrie) de réhabilitations réussies menées par des entreprises privées. Cependant, ces cas restent très isolés et les partenaires privés mènent rarement seuls ce type d’opérations.
À travers ces différents exemples, l’auteur souligne alors qu’il semble exister deux types de monuments industriels pour lesquels la réhabilitation est une réussite : les monuments phares dans des régions peuplées et dynamiques et dans des régions qui affirment leur identité dans leur passé industriel et les monuments proches de villes importantes.
Cependant, le cas de Guérigny dans la Nièvre, loin des régions touristiques et des fortes densités de population, prouve que la réhabilitation est possible dans d’autres situations mais qu’elle suppose une volonté populaire et municipale importante.
Le patrimoine industriel à besoin d’un large public et pourtant, au-delà des spécialistes, seuls ceux dont la vie a été marquée par l’histoire industrielle semblent aujourd’hui y attacher une importance.
Il devient nécessaire de transmettre cet héritage. Cependant, il existe un fossé entre la culture technique et l’enseignement général qui rend cela difficile. Par ailleurs, l’industrie a bénéficié d’une très mauvaise image dès ses débuts, dans la littérature notamment, puis après la 1ere Guerre Mondiale qui remet en cause les bienfaits des progrès techniques. Elle s’oppose en cela au monde rural qui bénéficie d’une image très positive, empreinte de nostalgie. Pourtant le patrimoine industriel peut être compris par tous sans bagage culturel particulier. Encore faut-il qu’il soit mis à la portée de tous.
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